XXVII
Elle se réveilla dans un lieu qu’elle ne connaissait pas. Un souffle bref lui échappa lorsqu’elle se redressa : son épaule protestait. Elle prit appui sur l’autre bras, lentement, péniblement. Ses sens, encore englués dans la douleur, s’ouvrirent un à un. La pièce était sombre, mais une petite veilleuse posée sur la table de chevet découpait un cercle de lumière chaude, assez pour distinguer les contours d’une chambre simple. Elle reconnaissait les bijoux de Rhode sur la petite table au pied du lit, ainsi que certains de ses habits pliés sur la commode. C’était sa chambre. Et à en croire l’énergie que dégageait le lieu, elle l’était depuis longtemps.
Elle passa de nouveau sa main sur son épaule, et prit une grande inspiration, s’ancrant de nouveau dans une réalité qu’elle n’appréciait pas.
Elle remarqua un mot à c?té d’un gobelet d’eau sur la petite table éclairée :
Bois ?a avec le médicament, tu reconna?tras de quoi il s’agit. J’ai d? remonter au sommet, quand tu te réveilleras je serais peut être déjà de retour. Dans le cas contraire, j’ai un objet et des explications à te donner, donc attends moi sagement, tu veux ?
Ton prince.
Elle passa les jambes par-dessus les couvertures dans un mouvement raide. Elle s’assit au bord du lit, le dos droit, le regard perdu dans le vide avant de se forcer à ramener à elle les petits morceaux d’argile solidifiés posés près du mot laissé sur la table.
Elle les réchauffa entre ses paumes, lentement, en veillant à ne pas tirer sur son épaule. Sous la chaleur, l’argile verte s’amollit, dévoilant les copeaux d’écorce logés à l’intérieur. Elle appliqua ce qu’elle put sur la blessure, le visage fermé, puis avala l’écorce d’un trait avec l’eau du gobelet. Elle grima?a. Impossible de dire si c’était l’amertume de l’écorce ou le go?t fade de l’eau ; tout avait un go?t infecte.
Elle fouilla d’une main son sac, à ses pieds. Rhode avait d? l'?ter lorsqu’elle dormait, ainsi que son par-dessus et la baguette qui tenait ses cheveux. Elle en sortit un rouleau de bandes grises, enroula fermement son épaule nue, essayant de la fixer assez pour atténuer au maximum ses mouvements. L’argile verte la soignerait vite, elle l'espérait.
La porte s’ouvrit d’un coup sec. Elle sursauta à peine, mais son corps se contracta d’un bloc. Elle remonta rapidement le tissu de sa tunique sur son épaule.
— Ah ! Tu es réveillée… et tu es restée ici, dit Rhode en haussant les sourcils, soulevant au passage les plaques de métal de son front.
— Je viens d’ouvrir les yeux. Tu ne m’as pas laissé le temps de m’évader, grogna-t-elle, sans bouger du bord du lit.
— La porte était ouverte. ?a n’aurait pas été compliqué. Je pensais même l’avoir fermée, ajouta-t-il, presque pour lui-même.
Il s’appuya contre le chambranle, toqua trois fois la pointe de ses bottes sur le sol pour faire tomber la terre, puis verrouilla la porte derrière lui. Elle resta immobile, ses cheveux en désordre tombant dans son dos, figée comme un animal qui refuse de ciller.
— J’ai dormi combien de temps ? Il fait noir, dit-elle sèchement.
— La journée, la nuit est déjà tombée.
Rhode s’approcha sans bruit, puis s’assit à c?té d’elle, laissant une distance prudente. Un silence s’étira.
Elle finit par relever la tête, les sourcils tirés.
— Maintenant, tu me dois aussi des explications. Comment peux tu être aussi calme, Thüle m’a luxé l’épaule, par les étoiles !
— Oui, répondit Rhode sans détour. (Il baissa un instant les yeux vers ses mains). Thüle est quelqu’un de violent, autant avec lui-même qu’avec les autres.
— Il a l’air de merveilleusement se porter, sous ses sortilèges de beauté lors de ses orgies et ses festins à faire exploser les ventres !
— Tu ne comprends pas.
Sa voix restait douce, mais il y avait dedans une fatigue lourde.
— Bazel, ma grand-mère, était l’une des meilleures lectrices du continent. Thüle a pris sa suite, à mon age. Avant trente ans, je veux dire. Et il n’a jamais entendu les étoiles. Personne ne peut ne serait-ce qu'imaginer ce que c’est… d'être dans sa situation.
— Personne ne peut imaginer parce que personne ne le sait, répliqua-t-elle.
Il passa sa main dans ses cheveux, écartant les mèches pales qui retombèrent aussit?t sur son front.
— Oui. Il garde le tr?ne pour me protéger. De ses mensonges. Et de la guillotine, peut-être.
— Est-il à ce point incapable de chercher la cause du retrait par lui-même ?
— Oui !
Rhode se redressa, la voix soudain plus vive, les mains serrées sur ses genoux.
— Pimprenelle, Thüle a menti toute sa vie. à tout le monde, tout le temps. Il n’a jamais su discerner le vrai du faux, ni ce qui venait des étoiles, ni ce qui venait de lui. Comment veux-tu qu’il enquête sur un problème qu’il refuse de voir ?
Il passa de nouveau une main sur son visage, comme pour y effacer quelque chose.
— Il a préféré fermer les yeux, se persuader lui-même de sa légitimité. Et je le comprends… Il est le premier humain à régner par lui-même. Il a d? apprendre, il a d? imiter nos dieux durant deux cents ans pour maintenir un pays en état. Il s’est rendu fou, à perdre son humanité. Tu ne me trouves pas légitime. Mais je pense que Thüle, l’est. Il s’est perdu lui-même pour sauver son pays de la déchéance, ?a fait de lui un roi.
Royal Road is the home of this novel. Visit there to read the original and support the author.
— Je n’appelle pas ?a sauver, il…
— Il ment. Et je ne suis pas d’accord avec ses méthodes. C’est pour cette raison que je cherche de mon c?té. Seulement, je le comprends. Qu’il festoie autant qu’il le veut si c’est le moyen qu’il a trouvé pour ne pas sombrer tout à fait.
Elle serra les dents.
— Très bien. Et c’est ta justification à ce qu’il m’ait luxé l’épaule?
— Oui. C’est violent, il l’est. Je le sais mieux que personne. Et ce que tu as dit… sur l’illégitimité de ma position… a d? ouvrir une blessure. Un traumatisme qu’il tente d’oublier depuis deux siècles. Quelque chose de… béant.
Il baissa les yeux sur les doigts écorchés de la Dr?le.
— Je comprends sa violence. ?a ne veut pas dire que je lui pardonne.
Les muscles de la Dr?le se relachèrent imperceptiblement. Elle jura intérieurement, se redressa.
— Tu devais me donner un objet. Ne crois pas que j’ai oublié.
Elle savait ses yeux dévorants. Elle sentit toute la fatigue, la douleur partir loin. Les médicaments auraient-ils déjà fait effet?
— Tiens, dit-il.
Il sortit une petite pierre bleue de la sacoche à sa ceinture. Il lui tendit le poing fermé.
— Tu avais réellement quelque chose à me donner ? Ce n’était pas un stratagème pour m’éviter l’évanouissement devant toute la cour ?
— C’en était un, admit-il, avec un sourire discret. je ne pensais pas que ?a fonctionnerait, honnêtement. Tu aimes les objets autant qu’un Sangrivière en fin de compte.
Elle ne bougeait pas, mais regardait intensément sa main fermée.
— Tu ne veux pas le prendre ? Ah. Tu préfères inspecter avant.
Elle répondit par un faible signe de tête, ce qui le fit sourire. Il pivota sa main, et l’ouvrit. Ses yeux s’agrandirent. Une pierre aussi ronde qu’une perle, d’un bleu sombre mat, maculé de petites taches oranges. Il détourna les yeux lorsqu’elle chercha les siens.
— C’est un Hini Garan. Prends le.
Elle prit la petite pierre entre ses doigts, une décharge légère la piqua, lui remonta si vite dans l’avant-bras qu’elle faillit la lacher. Cela fit grossir sa curiosité, en même temps que son sourire.
— Cette pierre te ressemble. Qu’est ce que c’est ?
— Tu… tu ne sais pas ?
Il semblait décontenancé. La couleur monta à ses joues et ses pupilles se dilatèrent. Pimprenelle ne répondit rien, et cela semblait l’agiter un peu plus.
— Je n’ai pas le courage de te le dire, finit-il par dire, les yeux fuyants.
Un sourire irrépressible s’étira sur son visage. Elle s'approcha. S’approcha si près qu’elle sentit son souffle trébucher sur le sien. Son regard accrocha le sien une seconde, elle aurait juré voir les muscles de sa machoire se détendre. Elle prit conscience de son geste alors que leurs visages allaient se rencontrer. Elle tourna la tête, la joue fr?lant la sienne.
— Merci, chuchota-t-elle à son oreille.
Son c?ur battait si fort qu’elle crut qu'il allait la pousser au geste instinctif qu’elle tentait encore de retenir. Elle s’éloigna légèrement et aper?ut ses paupières mi-closes, fixées sur sa bouche. Il eut un infime mouvement en avant, mais il se ravisa et se leva brusquement.
— Je t’en prie. Je suis resté bien trop longtemps. Ma chambre est tienne pour la nuit. Et… si tu as faim, il y a une cuisine au fond du couloir sur la droite, s’empressa-t-il de dire.
Sur ses mots, il tourna les talons, et se dirigea en trois pas vers la porte par laquelle il était entré. Il allait de nouveau la laisser seule et sotte. Elle se leva.
— Rhode !
Il pivota, presque haletant.
— Explique-moi ce qu’il se passe.
— Que veux-tu dire ?
— Est-ce une coutume d’Augure de laisser sotte une personne pour qui il a du désir ?
Elle vit passer un éclair dans ses pupilles, et il fit un pas vers elle, un grand sourire sur son visage.
— Qu’est ce qui te fait dire que je ressens du désir ?
— …Ton odeur change.
Il ne répondit pas.
— Tu ne veux toujours pas avouer ?
Il fit un pas de plus, jusqu'à n'être qu'à un mètre d’elle, sa haute silhouette la surplombant complètement.
— Non.
Son sourire se faisait plus large, il se penchait au-dessus d’elle dans un geste qui la narguait. Une décharge électrique éclata dans ses jambes, en réaction aux sentiments qu’elles refoulaient.
— Qu’est ce que tu as, à me regarder ainsi ? Tu aimes comme je me suis maquillée ? Je l’ai fait comme toi, dit-il, enjoué.
Un fit un dernier pas, son visage juste au-dessus du sien. Elle dut plier la nuque, lever les yeux, pour ne voir que les siens : fixes, excessifs. Sa muqueuse était barbouillée d’un pigment bleu vif.
— Je n’ai pas de pigments aussi riches. Et tu es beau quoique tu fasses, Rho…
Elle sentit sa respiration s’écraser contre sa bouche, tellement proche qu’elle en perdit la fin de sa phrase.
— …Rhode.
Elle n’eut pas le temps de dire autre chose. Il plaqua ses lèvres contre les siennes. Elle ferma les yeux, et elle ne sentit que sa peau, son contact urgent. Sa main glissait à plat dans son dos, remontait lentement, pour agripper l’arrière de sa tête. Il la tira encore, la rapprochant d’un cran encore, comme si la distance de leurs deux peaux était encore insupportable. Il colla tout son corps au sien, sans retenue, son torse vibrant d’une tension contenue.
Sa respiration venait heurter la sienne, haletante, saccadée, et ses lèvres s’ouvraient contre les siennes comme s’il cherchait de l’air à même sa bouche. Une vague de picotements la traversa, un fil électrique qui courait le long de sa colonne. Elle n’eut que le réflexe de répondre, de rendre ses baisers, de mordre sa peau dès qu’elle en trouvait un morceau, prise dans cet élan qui n’appartenait presque plus à aucun des deux.
*
Le lendemain s’était éveillé doucement, baignant les montagnes d’une lumière dorée et diffuse. Elle s’était lavée et changée, et eut pris une nouvelle dose d'écorce de saule avant d’explorer les alentours durant la journée. Au dehors, ce qu’elle avait d’abord pris pour un simple camp de nobles dans la nuit de la veille, s’était révélé être un véritable hameau. Et son architecture, une véritable prouesse.
La silhouette d’une tour se détachait de la roche : un observatoire au plafond ouvrant, à l’instar de celle de Rhode. De petites maisons, construites à flanc de montagne, semblaient se tenir là depuis des siècles à son pied. Entre elles, des ruelles étroites s’ouvraient comme des veines dans la roche, protégées du vide par de fragiles barricades de bois. D’un c?té, le hameau s’ouvrait sur la route menant au sommet ; de l’autre, une galerie sombre s’enfon?ait profondément dans le c?ur de la montagne. à l’avant, un petit tram miniature reposait sur ses rails, comme en attente d’un départ improbable. Le même modèle que celui de Luthérel.
Pimprenelle était restée là, fascinée et horrifiée, près de vingt minutes, le regard accroché à cette construction grotesque. L’idée qu’une telle chose ait pu s’ériger ici, au fil des siècles, l’avait laissé pantoise. Sans doute Bazel avait-elle été à l’origine de ce projet, au début de son règne. Le hameau entier portait les marques d’un artisanat long et minutieux, fa?onné sur plusieurs siècles.
Les festivités officielles avaient commencé, et avec elles l’arrivée des premiers pèlerins. Néanmoins, elle n’avait croisé ni Gauthier ni Claironde durant tout le jour.

