J'arrive à la résidence étudiante, évitant de courir, de peur d'attirer l'attention, mais d'un pas pressé et plus attentif que jamais à mon environnement.
Le veilleur est toujours là.
Même sourire en coin, même thermos cabossé. Il me salue comme chaque soir, ce sourire vaguement trop long pour être sincère.
Je réponds pas. J'ai la gorge sèche.
Devant l'ascenseur, mon reflet vacille dans le métal.
Je sais pas pourquoi, mais l'idée d'être coincé là-dedans, suspendu entre deux étages, me donne envie de m'arracher la peau.
J'ai déjà fait le calcul : quatre-vingt-dix secondes pour atteindre le quatrième étage, trois secondes pour que la porte s'ouvre.
Et... je ne sais pas ce que je redoute pendant ces trois secondes.
Alors je prends les escaliers.
Le capteur s'allume.
Un clic sec.
La lumière froide inonde la cage.
Ok. Soixante secondes.
Je monte.
Chaque pas grince. Le son résonne trop longtemps, comme s'il montait après moi.
Cinquante-sept secondes.
Un souffle. Derrière. Ou au-dessus. Je sais pas.
Je me retourne. Rien. Juste le néon qui tremble.
Cinquante.
L'air devient plus dense. L'odeur de la peinture humide, du béton, du métal rouillé du garde-corps.
Je déteste cet endroit. Toujours trop silencieux, trop creux.
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Quarante-trois.
Je sens mon c?ur taper dans ma gorge, en rythme avec le cliquetis du néon.
C'est pas une peur "logique". C'est une peur d'enfant.
De quand la lumière s'éteint et que tout change de forme.
Quand les murs respirent.
Trente-neuf secondes.
Je fixe l'ampoule au plafond. Si elle s'éteint trop t?t, il faudra courir dans le noir.
Je me rappelle d'un rêve. Peut-être pas un rêve. Une obscurité où tout bouge, où la lumière n'existe pas.
Un endroit où même les ombres ont peur.
Trente.
Quelque chose craque. Plus bas. Comme un pas qui répond au mien.
Je ne veux pas savoir.
Je continue.
Vingt-quatre secondes.
Les marches vibrent sous mes pieds.
Mes mains tremblent. J'ai envie de rire. De quoi j'ai peur, au juste ?
Vingt.
Un sifflement, presque un murmure. Pas une voix, pas encore.
Les murs semblent suinter, l'air devient chaud, épais.
Seize secondes.
Je vois ma porte. Quatre marches.
Quatorze.
La clé dans ma main glisse, la sueur me la colle aux doigts.
Huit secondes.
Je cours.
Cinq.
Quatre.
La serrure bloque.
Trois.
Deux.
Un.
La lumière s'éteint.
Le noir.
Un noir total, vivant.
Il bouge.
Il respire.
Il est là.
Je pousse la porte à l'aveugle, la referme derrière moi.
Je frappe l'interrupteur.
La lumière blanche m'explose dans les yeux.
Silence.
Je tremble. Je ris nerveusement, sans raison.
Mon téléphone vibre.
? Trouvé. ?
L'écran vacille.
L'image flashe, devient blanche, puis noire, puis autre chose.
Des visions. Non, pas des visions.
Des souvenirs.
Pas les miens.
Je me retrouve dans un autre lieu.
La lumière est noire, mais tout est visible.
Des tours déchiquetées s'élèvent, crachant de la fumée.
Des silhouettes rampent dans la poussière, tordues, déformées, certaines avec des morceaux de chair qui pendent comme des guirlandes.
Une odeur de fer et de pourriture me prend à la gorge.
Chaque souffle est lourd, br?lant, chargé d'un go?t métallique.
Le sol est recouvert d'ossements, lisses, polis par des siècles d'horreurs répétées.
Un vent br?lant fait claquer des morceaux de tissu noir et de peau séchée contre mes jambes.
Je vois un tr?ne immense, massif, fait de quelque chose entre pierre et chair.
Il est vide, mais il attire tout vers lui.
Autour, des corps à genoux, immobiles, et pourtant je sens leur peur, leurs supplications muettes.
Une présence partout, dans l'air, dans le sol, dans chaque vibration que je ressens.
Mon estomac se noue.
Chaque pas que je fais semble se répercuter dans un ab?me sans fin.
Mon esprit refuse de comprendre, mais mon corps ressent la terreur.
La peur pure, primale, qui n'a pas de nom.
Et soudain, je comprends...
Ces souvenirs, ces sensations, ces visions...
Ce ne sont pas les miens.
Je m'écroule sur le carrelage, tremblant, suffoquant, le go?t du métal dans la bouche.
Je vomis.
Tout.
Je reste là, à genoux, les yeux dans le vide.
La pièce est silencieuse.
Mon c?ur bat trop vite.
Et je souffle, à peine conscient :
? Ok... Je sais qui est Belial. ?

