L’effervescence, à la fois grisante et perturbante, compliquait sa progression dans les artères saturées de la Cité Régente. Entre les échoppes et les devantures basses, les rues charriaient un flux continu de caravanes marchandes, de vendeurs criards, de passants pressés ou dés?uvrés, de corps qui se fr?laient sans se voir. Cette densité mouvante diffusait une énergie presque agressive, qu’il encaissait sans chercher à s’en préserver même si, le contraste avec le calme reposant qu’il avait connu chez Mordàc était brutal.
à première vue, la Cité n’avait pas changé. Même indolence souveraine, même certitude d’être le centre autour duquel le monde devait s’organiser, puisque les convulsions extérieures ne pouvaient l’atteindre. Pourtant, à mesure qu’Annael avan?ait, une dissonance, subtile mais persistante, se faisait sentir. Les berengs courbaient l’échine et hérissaient leurs poils. Les Alundiliens se jaugeaient à la dérobée. Les Protecteurs, eux, revenaient sans cesse à la garde de leur arme, geste trop fréquent pour être anodin.
Un bref rire amer lui échappa. Tous les signes pointaient dans une direction et il n'aimait pas ce que cela annon?ait. Il ramena la capuche de sa cape, accéléra le pas pour orienter résolument sa trajectoire vers la Maison du Darrach.
Plus il approchait, plus la foule se raréfiait. Les voix baissaient d’un ton, les regards se détournaient. La rumeur elle-même semblait se dissoudre contre les murs, comme absorbée par la masse minérale des habitations.
Lorsque la Maison se dressa enfin pleinement devant lui, monumentale et impassible, Annael ralentit. Il n’avait pas encore pénétré ces murs, qu’il pouvait déjà sentir la pression familière appuyer sur ses tempes, sourde, insistante. Une présence qu’il n’avait jamais pu ignorer, seulement supporter.
Arrivé aux abords du passage le plus proche de ses appartements, Annael étouffa son aura valindra? et se glissa dans un renfoncement, en inspectant minutieusement la sécurité. Ostentatoirement engoncés dans leur livrée rouge, deux Protecteurs, figés dans une posture trop rigide pour être crédible, montaient la garde de part et d’autre de l’immense porte de bois dentelée. Immobiles, le regard perdu, la lassitude de leur poste suintait de chaque pli de leur posture. Annael for?a légèrement sa perception. La fa?ade se recomposa aussit?t et il décela, non pas deux, mais quatre Protecteurs de la faction du Tacticien. Leur livrée verte les fondait parfaitement dans l’épais mur végétal qui s’échappait des Jardins pour coloniser les remparts extérieurs de la Maison.
Il inspira profondément. Leur champ de vigilance était contraignant mais pas insurmontable. Surtout pour lui. Il n’aurait besoin que d'un instant d’écart, un clignement.
L’occasion se présenta bien plus rapidement qu’il ne l’avait anticipé. Il libéra sa pleine vitesse. L’air vibra. L’oscillation contenue de son corps comprima l’espace. Au moment où l’attention des Protecteurs se porta sur la femelle et sa tenue exubérante en l’honneur de la future célébration du Mysirian, Annael profita de la distraction pour se faufiler dans l'entrebaillement, devan?ant la femelle d’un battement de coeur. Le léger courant d’air fut la seule trace de son passage.
Sans ralentir, il traversa les premiers Jardins. Les parfums lourds s’accrochèrent à lui un bref instant, avant d’être dissous dans l’élan de sa course. La cour du Mysirian s’ouvrit devant lui. Annael s’accroupit et bondit. Une impulsion franche le propulsa jusqu’au deuxième balcon. Il encha?na les sauts, gravissant la fa?ade comme un souffle glisse le long de la pierre.
Lorsqu’il atteignit son étage, il marqua une pause, reprenant son souffle. Tourné vers l’extérieur, il embrassa du regard la vue familière qui, étonnamment, lui avait manqué.
Les lianes paéphiliennes enserraient les colonnes, reliant cette aile au Grand Jardin dans une architecture végétale rigoureusement entretenue. Annael ajusta sa perception et laissa son regard parcourir le champ de brilians. Leurs jupons dentelés, au c?ur ivoire souligné de vert tendre, incarnaient pour beaucoup la quintessence de l'élégance. Lui, appréciait leur résilience tandis que, dressées sur leurs tiges fines, elles ployaient sans rompre. Mais, sur leur lit d’arabesques pales, unique à cet espace, elles demeuraient surtout les symboles soigneusement cultivés du Darrach.
Du doigt, Annael suivit machinalement le symbole d’une brilian gravé dans le cuir végétal de sa veste. Sa marque d’appartenance. Le rappel sournois qui avait mis fin à son repos chez Mordàc, au moment où le vieux male lui avait rendu sa tenue. Il en tra?a une dernière fois le contour, en observant distraitement les quelques salons suspendus entre les massifs floraux, sa bouche se plissant malgré lui. Ils dissimulaient des petites niches où évoluaient les brilis, presque invisibles, butinant le c?ur des pétales qu’ils imitaient.
Il laissa retomber sa main et leva les yeux vers la Cité Régente. Son agitation lointaine était désormais partiellement masquée par les branches du Mysirian, qui atteignaient son étage. Il inspira lentement. Les rayons d’Osse traversaient le feuillage, soulignant les nervures. Dispersés dans cette masse ondoyante, les bourgeons rosés étaient gonflés, prêts à éclore.
Bient?t, la Cité serait saturée de foules et de couleurs, tandis que lui observerait l'événement depuis les hauteurs.
à moins que le Darrach n’en décide autrement.
Annael se détourna et pénétra dans ses appartement, franchissant l’arche ocre envahie de la végétation qui tentait de s’infiltrer jusque dans son salon.
Ici , rien n’avait changé. Comme si la Maison avait attendu son retour.
La brise fra?che qui lui caressa le visage fut un soulagement après près de trois osse?s passés à courir dans la moiteur du zendù. Il avait besoin de se plonger dans le bassin de sa salle de toilette pour effacer toute trace du voyage.
D’un geste ample, il retira la cape de voyage prêtée par Mordàc et la déposa délicatement sur l’un des valets de chambre. Il se promit de trouver un moyen de la lui rendre, peut-être même en main propre. Lorsque ses doigts effleurèrent le tissu, une mélancolie latente poussa en lui. Il la laissa s’installer quelques instants, juste assez pour la ressentir, sans que la langue poisseuse ne vienne lécher son émotion.
Puis il se redressa et verrouilla sa concentration, restaurant la distance émotionnelle.
Il était de retour à la Cité Régente. Et ici, il ne pouvait se permettre aucun relachement.
Pas même dans ses appartements.
Il défit les boucles de sa veste de Shorghbrachk en passant devant le salon creusé à même le sol. Dans cet espace en contrebas, les banquettes l’invitaient au repos, leurs coussins moelleux déclinant des teintes de rouille et de miel foncé sous la lumière naissante. Son regard glissa vers la table basse circulaire, où s'entassaient les rapports du moindre événement s’étant déroulé en son absence. Même si le Tacticien avait parfaitement géré les Terres du Darrach en son absence, il lui faudrait plusieurs cirindi pour rattraper son retard.
Annael contourna l’espace salon en empruntant le chemin surélevé, bordé d’arceaux où foisonnaient des plantes, suspendant leurs feuilles jusque dans le c?ur de la pièce, leur vert tranchant avec les teintes ocres des murs, puis déposa sa veste sur l’une des chaises hautes de la cuisine. Grossièrement rapiécée, elle ne lui servirait plus, pourtant, sa main s’attarda sur ce qu’elle représentait.
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Il ?ta ensuite ses chaussures, encore légèrement boueuses de son passage dans la forêt de Rìan, puis actionna la manivelle orientant les voiles lourdes. La lumière d’Osse s’engouffra par les ouvertures ogivales du plafond vo?té, accompagnée d’un courant d’air chargé des parfums d’ambre et de liezhàr. Le parfum de son écrin ocré, qui se refermait sur une vie réglée, soumise à une discipline rigoureuse.
Il allait se diriger vers l’espace d’eau lorsqu’un bref coup fut frappé à la porte. N’attendant personne, il fron?a les sourcils et se tendit aussit?t.
La porte s’ouvrit sur une jeune symdach qui franchit le seuil, un lourd plateau en équilibre dans les bras. Elle se dirigea sans hésiter vers le mange-debout et y déposa sa charge, d’où s'échappèrent quelques fruits. Elle les ramassa rapidement, puis se tourna vers lui, posa la main sur sa poitrine, puis sur sa bouche, avant de la lever à hauteur de front.
– Antir?al Shorghbrachk. Terion m'y a envoyé. J’savais pas c’que vous aimeriez, alors j’ai pris d’tout.
C’était, en effet, ce qu’il pouvait constater. Il étouffa tout commentaire, notant avec une satisfaction mesurée l’absence de produits d’origine animale. Malgré ses efforts depuis son arrivée sur Alundil, ses contraintes biologiques restaient pour elle difficiles à appréhender, N?mé étant issue d’une Rae aux usages alimentaires radicalement différents. Un fossé entre leurs natures qui demeurait entier.
Il reporta son regard sur la symdach. Aussit?t, un long frisson parcourut sa nuque. Ce malaise le traquait depuis quelques lunes maintenant. Il voulut l’ignorer, inspira profondément, s’ajusta pour verrouiller la porte à ces sensations parasites.
– Antir?al N?mé, répondit-il, la voix plus basse qu’il n’aurait voulu.
Elle resta immobile, puis, dans un silence lourd, défit les liens de sa tunique. Le tissu coula le long de ses hanches pour s’échouer à ses pieds. Sa nudité, toujours aussi attirante, offrait à Annael ses courbes de miel et son grain de peau frissonnant. Machinalement, il bascula ses sens : elle exhalait une odeur chaude d’épices et de sève, saturée par la note plus acre de l’excitation. L’air de la pièce s’épaissit, vibrant de cette promesse charnelle.
N?mé s’avan?a. Chaque ondulation de ses hanches, chaque battement de son c?ur accélérait le sang d’Annael. Lorsqu’elle s’arrêta à un souffle de lui, la tension de chair suspendit l’espace. Malgré la piq?re qui vrillait déjà derrière ses yeux, il céda. Sa main gantée s’éleva, fr?la la rondeur d’un sein, puis remonta le long du cou. Sous ses doigts, le pouls de la symdach s’emballa. Elle gémit et se jeta dans le vide qui les séparait.
Ce son déclancha l’alerte.
L'aiguille glacée remonta sa colonne en vrille et explosa dans son crane. Son ventre se noua violemment. L’instinct de défense, animal, aveugle, rugit en lui. Sa main, qui caressait encore, se referma sur la gorge de N?mé. Il serra jusqu’à l’étouffement, puis projeta le corps loin de lui.
La symdach chancela, la respiration saccadée. D’un geste sec du menton, il désigna la sortie, hanté par cette dissonance qu’il ne ma?trisait plus. Terrifiée, elle ramassa sa tunique et s’enfuit.
La porte claqua. échauffé par un cycle-lune d’abstinence, il roula des épaules pour désamorcer l’appel de N?mé. Pourtant, ce n’était pas l’excitation qui le faisait trembler, mais la nature même de son rejet.
Depuis quelques lunes, et particulièrement depuis son entrée dans la Cité Régente, une dualité l’habitait. Une tension sourde se mêlait à une paix profonde si profonde qu’elle en devenait terrifiante. Cette chaleur inconnue s’était enracinée en lui et, au moment où N?mé s’était offerte, une certitude glaciale l’avait frappé : céder aurait été une trahison.
Une trahison envers quoi ? Ou pire, envers qui ?
L’interrogation tourna court. Quelqu’un tambourinait à la porte avec cette ferveur désordonnée, bien loin de la discrétion courtoise de la Maison.
Un sourire sincère étira les lèvres d’Annael. Son repas prenait une tournure bien plus intéressante.
Il ne prit pas la peine de répondre, sachant qu’aucune porte close n’avait jamais survécu à l'impatience de Terion. Comme prévu, la porte de droite vola contre le mur. Terion surgit, fidèle à lui-même : débraillé, sa livrée s’accrochant au pêne de la porte dans un craquement de tissu qu'il ignora royalement.
Le vieux surian se planta devant lui, rayonnant d’une joie si franche qu’Annael recula d’un pas, craignant une accolade. Mais Terion se ressaisit et s’inclina, le souffle court :
– Antir?al Shorghbrachk Exécuteur. Je suis sincèrement heureux de vous retrouver, dit-il en exécutant le salut rituel.
– Allons Terion… nous sommes entre nous.
– Je vous présente mes excuses, Em Annael. Le Shorghbrachk Tacticien a des manières… contagieuses.
– Eh bien, tu vas pouvoir oublier tes courbettes.
– Avec plaisir Em Annael. Toutes ces règles demandent bien trop d’énergie à un male de mon age.
– Tu n’es pas si vieux…
– Je crains que nous ne soyons jamais d’accord là-dessus…
Terion ne répondit rien et Annael sentit le regard s’attarder sur lui, fouillant les moindres détails de sa fatigue : ses cheveux ternes, ses yeux dont les couleurs viraient probablement au gris orageux et au noir, et surtout, cette lenteur calculée dans chacun de ses mouvements. Bien qu’il s'effor?ait de ne pas trahir l'élancement de son flanc, Annael savait que l’aspect négligé de Terion n’en faisait pas moins un fin observateur.
– Terion ? l’apostropha-t-il, constatant qu’il s’était perdu dans ses pensées. Ton séjour auprès du Tacticien a-t-il été fructueux ?
– Terrifiant surtout, répondit Terion en s’ébrouant. J’ai noyé mon bon sens dans ses énigmes. Mais j’ai rempli les deux boucles d’informations. Elles sont là, confia-t-il en désignant les anneaux de terryln à son oreille.
– Bien. Quoi d’autre ? La Cité semble sous tension…
A la brève hésitation que marqua Terion, Annael su que son mauvais pressentiment se confirmait.
– Le Darrach a… fait une crise, chuchota-t-il comme si le Darrach pouvait l’entendre.
– Une attaque ?
– Non, une escarmouche sans importance, mais le Darrach en a eu vent au moment où elle s’est produite et il a légèrement surréagi. Il a pulvérisé une aile de ses appartements. La secousse a fait vibrer les murs jusqu’à la Cité basse. Nous n’avons pas pu cacher le séisme… Maintenant, il exige un renforcement de sa garde.
Annael ferma les yeux en se pin?ant l’arête du nez. Une nouvelle lubie parano?aque du Darrach était la dernière chose dont il avait besoin.
– Et le Tourmenteur ?
– Bien qu’il se fasse assez discret ces derniers temps, il a aidé la Darrach.
– Et sa mission ?
– Il en a trouvé une nouvelle mais refuse de dire d’où elle vient. Le Shorghbrachk Tacticien pense qu’elle provient de Liebra.
Le sentiment d’horreur qui serra le ventre d’Annael se répercuta sur son visage. Alors qu’il se redressait, un coup sec l’interrompit. Le coureur en livrée jaune qui se tenait devant la porte ouverte pénétra dans les appartements et s’inclina presque jusqu’au sol.
– Est nandé as tchakar, Em Shorghbrachk, salua-t-il sa main remontant du c?ur à sa bouche pour finir à hauteur du front. Le Darrach vous fait mander.
– Le message a été délivré, coureur Gerdòn, répondit Terion, le ton plus solennel.
Le messager disparut aussit?t, refermant la porte derrière lui. Annael laissa ses épaules s’affaisser légèrement, libérant la tension qu’il avait maintenue face à l’intrus. La fatigue s’abattit sur lui comme une chape. Il inspira et fit un pas vers la porte, mais son corps protesta.
– Vous êtes blessé Em Annael, remarqua doucement Terion.
– Une estafilade, mentit Annael.
– Si je peux me permettre… vous devriez vous soigner avant… L’odeur du sang…
Annael soupira en jetant un regard vers un coin de la pièce. Ses épaules s’affaissèrent encore, si c’était possible. Terion avait raison. Il devait choisir le moindre mal.
– Peux-tu rester ?
Terion hocha la tête en sortant le petit appareil de sa poche.
– Je veillerai et, comme toujours, j’activerai la sangk au péril de ma vie.
– Je te remercie Terion. Je ne serais pas long.

